La structuration du commerce de céréales comme solution à l’insécurité alimentaire au Niger : quelques pistes de réflexion

Pour des raisons professionnelles, j’ai eu récemment en charge un dossier de financement d’une opération d’acquisition de 10.000 tonnes de mil et 5.000 tonnes de sorgho par un opérateur économique local pour le compte d’une institution spécialisée des Nations Unies. L’étude de la requête de financement adressée à notre banque par l’adjudicataire de l’appel d’offres y afférent m’a suscité quelques réflexions que je me propose de partager avec vous. En tant que banquier l’opération apparaissait de prime abord assez simple, rentable et ne semble pas comporter de risque majeur. Mais à y regarder de près, les défaillances sur marché nigérien des céréales introduisent des aléas qui rendent risquée une telle opération. 
La première question qui s’est posée naturellement à nous est naturellement celle du circuit d’approvisionnement (ou des fournisseurs). Comment collecter dans les délais requis un tonnage aussi important. Au Niger, les agriculteurs stockent généralement leurs céréales dans des greniers et ne mettent généralement que le surplus sur le marché. Ce surplus est acheté par divers commerçants – collecteurs qui revendent à des nombreux commerçants dits grossistes qui ne disposent pas le plus souvent de vrais entrepôts commerciaux. Il fallait donc contacter et discuter avec une multitude de fournisseurs dans un délai si court. Faute de disposer d’un tonnage aussi important auprès des fournisseurs locaux, on a du s’adresser à ceux des pays voisins notamment béninois et burkinabais.
Des contraintes qui empêchent le financement
conséquent des opérateurs du secteur agricole
La seconde question est celle de la qualité. Ces commerçants-grossistes ne sauraient dire si leurs céréales répondent aux spécifications techniques requis. La qualité de leurs céréales est aléatoire. Il peut arriver qu’elles n’aient pas été séchées correctement et peuvent donc moisir. Certains sacs contiennent beaucoup d’impuretés (pierres et détritus de toute sorte, etc.).
Ensuite, une fois réglée la question d’identification et de dispersion du stock, il se pose celle de la variabilité patio temporelle du prix.  Ces derniers peuvent  varier sensiblement d’un commerçant à un autre, d’une localité à une autre et d’une  journée à une autre.
Enfin, la dernière question est celle du transport et des tracasseries sur la route avec une multitude des points de contrôle sur la route qui pourraient retarder le transport et occasionner des coûts additionnels.
Les quatre problèmes évoqués ci-dessus que nous pouvons qualifier de coûts de transaction  augmentent sensiblement le coût d’achat et de revient des céréales. Du coup, après cette analyse un peu plus approfondie, l’opération apparait beaucoup moins simple et sa rentabilité devient incertaine.
En poussant l’analyse encore un peu plus loin on pourrait généraliser en disant que ce sont des contraintes comme celles-là qui empêchent le financement conséquent des opérateurs du secteur agricole (agriculteurs, négociants, transporteurs, entreprises de transformation, grossistes, distributeurs) et entravent le développement agricole et la croissance économique dans la plupart des pays africains. Ils renchérissent le coût des denrées à chaque étape de la chaîne de valeur diminuant ainsi les bénéfices pour chacun (pas de bénéfice, pas de financement bancaire). Plus grave, la quantité de produit qui circule le long de la chaîne de valeur est moindre et que les céréales sont plus chères qu’elles ne devraient l’être.
Développer des institutions pour la commercialisation
des produits, de façon efficace et rentable
Or, au Niger comme dans les autres pays sahéliens, le commerce des céréales, constitue la base de l’économie rurale et contribue de manière significative à la richesse nationale. Une politique agricole et un système de commercialisation de produits de base bien pensé et mieux organisé devraient permettre aux denrées d’être déplacées d’un endroit à l’autre du pays, évitant ainsi les famines. Il garantit que les céréales échangées respectent les normes de qualité et de sécurité sanitaire.
En la matière, un accent particulier devrait être mis sur les leviers et outils devant permettre  à tous les acteurs de la chaîne de valeur de réduire les coûts et les risques. Il doit être conçu pour faciliter l’absorption des excédents qui interviennent au moment de la récolte et le nivèlement des pics et des creux de la courbe des prix. Ce faisant, il permettrait naturellement aux agriculteurs d’obtenir des prêts, qu’ils peuvent investir dans leurs exploitations, stimulant ainsi la production et accroissant leurs revenus. En dernier ressort, un effort de structuration de la commercialisation des céréales profitera aux agriculteurs et aux autres acteurs en milieu rural, à la sécurité alimentaire nationale et à l’économie en général.
Pour lutter contre l’insécurité alimentaire au Niger, il apparait urgent  de développer les institutions qui permettent aux agriculteurs, négociants, gestionnaires d’entrepôt et transformateurs de produire, d’échanger et de commercialiser des produits, de façon efficace et rentable. En un mot, il faut promouvoir le commerce structuré de céréales et plus largement des produits de base qui peut être entendu comme une façon d’organiser, de règlementer et de financer la commercialisation d’un produit. C’est ma conviction profonde.
Toutefois, si l’on sait que dans les années 1990 les programmes d’ajustement structurel menèrent au démantèlement intégral ou partiel des structures publiques qui intervenaient sur les marchés (contrôlant la distribution et le prix des céréales) et  à la libéralisation des marchés à travers toute l’Afrique et au Niger en particulier, on peut légitimement se demander qui devrait prendre le lead pour initier un  système de commerce structuré est un système dans lequel les agriculteurs, les négociants, les entreprises de transformation, les meuniers, les banques et les autres acteurs, concluent des arrangements commerciaux et financiers qui sont organisés et règlementés.
De tels systèmes ne sont pas nouveaux en Afrique : ils sont utilisés pour les exportations de produits de base tels que le café. Mais ils peuvent être facilement  généralisés pour les céréales de base.
Par Maman-Lawal Mossi, Analyste Financier Senior
Banque Agricole du Niger
N.B: Les intertitres sont de la redaction